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Une journée parfaite avec de parfaits inconnus - Mai 2020

barbecue

5h15. Difficile de m’arracher du lit. Mais outre les cours de gym auxquels je suis devenue accro, aujourd’hui je suis invitée à l’anniversaire d’un inconnu. Je ne vais pas rater ça ! Je pressens déjà que cette journée sera riche en événements. De fait, je ne serai pas déçue… .

 

A Miami Beach - plage du sud de la Barbade - même décor. Aujourd’hui je choisis de faire le cours de musculation. Dur tant pour le physique que pour le moral : toutes ces femmes plus âgées et plus « enveloppées » que moi me battent à plate couture !

A la fin du cours, un petit groupe se forme. Surprise ! Ni stretching ni tai-chi mais un cours de kick-boxing avec Karl, un Bajan* qui vit en Europe et qui, comme beaucoup d’autres, est heureux de partager son hobby avec sa communauté. Grâce à ses encouragements et son enthousiasme, nous nous sentons tout d’un coup toutes-puissantes : un coup de poing par ci, un coup de pied par là, facile ! Jackie Chan n’a qu’à bien se tenir !

Entretemps, changement total de décor : les tables qui nous servaient de support pendant le cours de gym ont été nettoyées, aseptisées, recouvertes de nappes et ornées d’une abondance de plats et boissons. Tout est en place pour l’anniversaire : fish cakes (sorte d’accras de morue), conkies, (mélange de polenta, pomme de terre douce et raisins secs cuits dans une feuille de banane), cassava pones (gâteau à la farine de manioc et à la noix de coco) et j’en passe : un festin de spécialités locales. Je me régale !

Le Birthday boy est là, heureux d’être entouré de gens qu’il connaît… ou pas. D’autres convives - non conviés - s’approchent : des employées municipales, un sans-abri, des touristes de passage, tous bienvenus. Après le « Happy Birthday to you » (sans prénom précis, faute de le connaître) et la « photo de famille », tout est vite rangé, le reste de nourriture distribué et nous nous dispersons, ravis. Je ne reverrai jamais le Birthday boy.

C’est jour férié. Les locaux restent sur la plage. Alors que les touristes prennent leurs quartiers sur la grande plage de sable blanc, les Bajans eux préfèrent la petite crique d’eau peu profonde. La rangée d’arbres qui sépare ces deux segments de plage sert de démarcation naturelle entre touristes et locaux. Du côté de la crique, toute une vie s’organise. Ici, l'objectif n’est pas de se préparer pour les jeux olympiques mais plutôt de passer du bon temps ensemble. Une bouée autour de la taille, des personnes âgées pataugent dans l’eau, commentent les dernières nouvelles du quartier, font la causette avec des jeunes et rigolent avec des enfants qui les éclaboussent gentiment.

Tout d’un coup une barque s’approche. Des pêcheurs proposent leurs poissons du jour : « mahi-mahi ? marlin? thon ? » Tout en nageant, je commande un mahi-mahi que je récupère plus tard écaillé et nettoyé. Mais comment le conserver au frais ??? Je sors de l’eau mon poisson à la main et demande au gars qui tient le petit bar-roulotte de la plage s’il veut bien le garder dans son frigo. « No problem ! »

Car la journée n’est pas finie. A présent c’est l’heure du beach tennis. Venus pour leur sport quotidien, des habitués nous livrent une heure de jeu digne d’un match Nadal-Federer. Fascinant ! Ils sont pourtant toujours disposés à interrompre leur match pour jouer avec des touristes qui le leur demandent.

Un petit garçon d’une douzaine d’années qui, de toute évidence s’ennuie, s’approche de moi. Il me demande si je veux bien jouer avec lui. Plutôt que d’avouer mon incompétence j’invoque le fait que je n’ai pas de raquette. « Pas de problème mon père pourra t’en prêter une ». Au bout de 10 minutes où j’essaie tant bien que mal de suivre son jeu, ma balle finit sa trajectoire dans son oeil ! Il continue à jouer stoïquement en affirmant « That’s Ok » avant de déclarer forfait, la mort dans l’âme. J’en suis toute désolée. Un peu plus tard, pas rancunier, il revient vers moi, portant deux pièces de breadfruit grillés (fruit des Caraïbes plutôt proche de la pomme de terre).

- Tu en veux ?
- Oui, avec plaisir ! Où as-tu trouvé ça ?
- Viens, mon père et ses copains font un petit barbecue.

Je le suis, il me présente à son père et ses amis qui m’offrent immédiatement du poisson pour accompagner le bread fruit. Le rêve ! Du poisson frais grillé sur la plage ! Evidemment, ma proposition de payer mon poisson est vite rejetée.

C’est ça ma Barbade… . Convivialité, partage, accueil de l’autre. Ici, pas besoin d’adopter des mesures pour favoriser les relations intergénérationnelles, de décréter une « Fête des voisins » pour briser l’anonymat, ou de concevoir un plan quinquennal pour « remettre l’humain au centre ».

Ravie de ma journée, je me prépare à rentrer chez moi, en bus. Et là, il va falloir s’accrocher… A suivre…

*Note: « Bajan » (prononcer Beydjan): substantif et adjectif dérivé de « Barbadian ». Indique l’appartenance à la Barbade.


Jihane Sfeir
31 mai 2020