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Black à la Martinique - Mai 2020

jihane tresse

 

Enfin une bonne occasion de visiter une autre île des Caraïbes, la Martinique, où je suis invitée par une amie martiniquaise de Paris qui va y passer des vacances dans sa famille. Je décide de réserver la surprise à ma copine et de ne pas lui dire que je viens de me faire poser des tresses africaines à la Barbade. Changement de look total !

A l’aéroport de Fort de France, déception : mon look d’Africaine avec mes tresses et ma peau encore plus bronzée que d’habitude ne suscite qu’un bref commentaire de la part de ma copine...

Bien accueillie par mes hôtes, une charmante famille de Békés (les Blancs de la Martinique, descendants des premiers colons européens), je réalise rapidement que l’environnement dans lequel je vais passer cette semaine de vacances n’a rien à voir avec celui dans lequel je baigne à la Barbade. Je sens comme un malaise dont je n’arrive pas à comprendre la raison mais je me réjouis malgré tout du dépaysement. « Chouette ! Je vais pouvoir compléter mon étude sociologique des Caraïbes et apprendre ce que les Blancs pensent de l’esclavage, de la question des réparations dues aux descendants des esclaves… ».

« Chouette » pour moi peut-être, mais pas pour mes hôtes qui ne s’attendaient pas à voir débarquer chez eux une métisse caribéenne. Même pas prévenus par mon amie, puisqu’elle ne s’attendait pas à mon nouveau look ! Et c’est ainsi que le titre du deuxième chapitre de mon étude sociologique s’impose à moi comme une révélation: chez les Békés, on n’a pas l’habitude de recevoir des Blacks. On les aime beaucoup, mais on ne se mélange pas. C’est comme ça.

« Mais, attendez, il y a erreur : pourquoi ce malaise à mon égard ? Je ne suis pas Black! Même pas métisse, je vous assure ! Je suis simplement très bronzée. Et mes tresses, c’est des extensions. J’en porte pour la première fois de ma vie, croyez-moi ! D’ailleurs, ça fait horriblement mal et j’ai hâte de m’en débarrasser, de redevenir moi-même ! »

Plus je montre patte blanche ( tiens ! pourquoi « blanche » ??? ) plus je m’en veux de le faire : et si j’avais été vraiment métisse ? Ou même Black ? Cela justifierait-il que ma présence chez des Blancs soit jugée embarrassante ? Pourquoi mon pedigree a-t-il suffi à faire tomber la tension, alors que je suis la même qu’à mon arrivée ? Je ressens une profonde injustice, pour ne pas dire de la révolte.

Discrimination, stigmatisation, délit de faciès … . White à la Barbade, Black à La Martinique. Et dire que dans mon cas ce n’est qu’un jeu de rôle sans conséquences sur ma vie de tous les jours… .

Au bout de quelques jours je finis par gagner la confiance des Békés et même leur amitié. Ils me font part spontanément de leur point de vue sur l’esclavage et la question des réparations, point de vue qui n’est évidemment pas le même que celui de mes amis Blacks de la Barbade. Ils me décrivent leur bienveillance à l’égard de leurs compatriotes noirs et me racontent leurs efforts pour les faire profiter du patrimoine hérité de leurs ancêtres blancs. Mes hôtes me confient aussi leurs peurs en tant que minorité, peur justifiée par des actes de violence raciale contre eux. Je comprends alors que « tout n’est pas noir ou blanc … » .

A mon départ, grandes effusions, promesses de retrouvailles à Paris (on ne savait pas encore que le coronavirus allait rendre de telles promesses caduques…) . Il n’empêche, de retour à la Barbade, je suis soulagée de me retrouver « parmi les miens », de me fondre dans la foule grâce à mes tresses africaines et ma peau de métisse.


Jihane Sfeir
6 mai 2020