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WHITE à la Barbade - Avril 2020

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White… Que vous évoque ce mot ? Probablement les nuages, le linge propre, la neige… Ou alors, un bébé Nestlé, une peau claire, des yeux bleus. En Suisse, une petite Heidi aux tresses blondes…

Que ce soit dans mon Liban natal ou dans ma Suisse d’adoption, j’ai toujours été aux antipodes de ce qualificatif. Brune, bien bronzée (un peu trop, d’ailleurs), noiraude…  Des mots qui me collaient à la peau, qui me mettaient dans une case bien précise et me donnaient le sentiment d’être différente. Une différence à connotation négative au Liban, où il ne fallait surtout que je m’expose trop au soleil « pour ne pas devenir plus noire ». Mais plutôt à mon avantage en Suisse, où ça me rendait intéressante car « exotique ».

Jusqu’au jour où, à la Barbade, la surprise : White, c’est de moi qu’il s’agit ??? Comme tous les touristes européens à la peau translucide ? Ça alors ! En fait, Black ou White, peu m’importe. Preuve en est: la gentillesse et l’accueil chaleureux des Bajans* dont plusieurs deviennent très vite de très bons amis, ce qui m’attache de plus en plus à la Barbade.

Toutefois, contente à mon arrivée d’être libérée de toute étiquette, je réalise rapidement que je n’échappe pas complètement aux clichés que les Bajans collent aux touristes blanches. Moi, riche capitaliste, motivée par la chasse à l’homme, incapable de m’intéresser à la culture locale ? Et pourquoi me traite-t-on différemment ? Tout simplement parce que je suis de race blanche (ou, disons «caucasienne», pour être politiquement correcte) ?Et mes cheveux noirs, et ma peau « trop bronzée » ? Tout d’un coup, je ne suis plus « noire » ??? Ne peut-on pas juste oublier mon origine, ma race, ma couleur ? Me juger sur ce que je suis, ce que je fais ? Sans me mettre dans une case ?

Peu à peu je réalise ce que c’est que d’être minoritaire. Je le suis doublement d’ailleurs: minoritaire en tant que White dans un pays peuplé à 98% de Blacks. Et minoritaire parmi les Whites car tous mes amis sont Blacks. Stigmatisation, discrimination, délit de faciès… des mots galvaudés qui commencent à prendre un autre sens pour moi, même s’ils sont dénués de toute agressivité ou de malveillance à mon égard. Tout simplement parce qu’ici je suis différente des autres.

Au fil de mes séjours à la Barbade, je réalise que «ma différence» s’atténue. Les clichés tombent, remplacés par un véritable intérêt des Bajans* pour ma vie de « locale » à la Barbade. Je me sens enfin des leurs. Peut-être est-ce moi qui ai changé ? La démarche ? Le regard ? Une autre façon de m’habiller ? D’aborder les gens ? Après tout, l’intégration ça se mérite, surtout quand on est minoritaire. Et la couleur de la peau, ce n’est effectivement pas si important.

Jusqu’au jour où je vais à la Martinique, chez des Blancs… .

Suite au prochain numéro.

*Note: « Bajan » (prononcer Beyjan): substantif et adjectif dérivé de « Barbadian ». Indique l’appartenance à la Barbade.


Jihane Sfeir
28 avril 2020