Crop Over

carnaval

S’il y a une période pendant laquelle la Barbade est différente, c’est bien celle de Crop Over (la fin de la récolte de canne à sucre), entre juin et août. Musiques, danses, « fetes » ( en anglais dans le texte), alcool, costumes, libertinage, tous les excès sont permis. Ces festivités sont une sorte d’échauffement pour le grand jour, le fameux carnaval de la Barbade qui a lieu le premier lundi du mois d’août. Suivez-moi donc dans le labyrinthe des célébrations et traditions pour tenter de décrypter le riche héritage culturel et historique qui se cache derrière ces manifestations.

A partir du mois de juillet toute l’île est en effervescence. Percussions et danses osent enfin sortir dans les rues. A l’ombre d’un grand acajou des petites filles répètent leur chorégraphie au rythme d’une chanson soca*. A Miami beach, ce sont les exercices d’assouplissement des hanches qui ont la priorité lors des cours de gym des seniors. En soirée et jusque tard dans la nuit, les « fetes » battent leur plein : depuis la beach-party pieds nus sous les cocotiers jusqu’aux soiréescroisière 5 étoiles. Partout les conversations tournent autour des costumes, de la présence ou pas de Rihanna, des nouvelles chansons en compétition.

Alors, pour éviter les malentendus, un peu de terminologie.

Si on vous demande :

« Are you jumping this year ? » on ne cherche pas à savoir si vous avez repris le saut à la corde mais plutôt si vous comptez défiler au carnaval en costume

« Which tent is your favorite ?» Non, il ne s’agit pas de camping. Mais de lieux de fêtes et de compétitions musicales en préparation au Grand final qui élira les meilleures chansons calypso** de l’année.

« Do you wukkup »? Question piège…. Peut-être êtes-vous parfaitement capable de vous déhancher aux sons de rythmes endiablés, mais avant de l’avouer, assurez-vous que vous êtes bien disposé(e) à assumer cette danse telle que pratiquée dans les Caraïbes…

«Do you want to join me for Emancipation day ? Rassurez-vous, il ne s’agit pas de manifestations de FEMEN mais de célébrations commémorant la mémoire des ancêtres esclaves et la fin de l’esclavage.

Quant à Kadooment , c’est le mot magique qui fait rêver petits et grands. Personne ne prendra la peine de vous l’expliquer. Les Bajans*** ne conçoivent même pas que vous puissiez ignorer qu’il désigne leur grand Carnaval en costumes qui se déroule le premier lundi du mois d’août.

Et si vous craignez de griller sous le soleil de plomb en ce grand jour (sachant que ce ne sont pas les quelques plumes de votre costume qui protégeront votre peau), alors vous pouvez opter pour Foreday Morning : le carnaval qui a lieu la nuit du vendredi au samedi précédant Kadooment et pour lequel on se déguise en s’enduisant de peinture et de boue. Ne levez pas les sourcils, ne prenez pas ces mines effarées, moi non plus je ne pensais pas que ça puisse être drôle ….avant d’avoir essayé !!!

Pour un Occidental non averti, cette folle ambiance de défoulement peut être difficile à comprendre. Chansons, fêtes, costumes, danses, tout est dans l’excès, la provocation. Défiler avec une bande de danseurs peut coûter jusqu’à 2000 US$ (prix inversement proportionnel à la quantité de tissu et de plumes qui constituent le costume.) Le calypso est l’occasion de s’en prendre à l’ordre social et au système politique établi mais aussi d’exprimer toutes sortes de fantasmes par des jeux de mots bien explicites. Quant à la danse typique du carnaval, wukkup ou wining, danse extrêmement suggestive, elle suscite généralement l’incompréhension et même un certain malaise chez les non-Caribéens qui y assistent pour la première fois.

Mais Crop Over, c’est aussi l’explosion de l’expression artistique locale (sculptures, peintures, bijoux, costumes), ainsi que l’organisation de processions religieuses avec prières et incantations pour célébrer les origines africaines des habitants de l’ile et la mémoire des ancêtres mis en esclavage.

En réalité, au-delà du simple caractère festif de ces événements, c’est là que le syncrétisme et la complexité de la culture de la Barbade se révèlent le mieux. Ainsi, si dans la tradition chrétienne, le Carnaval était la période pendant laquelle il est permis de se livrer aux excès avant l´austérité du Carême, dans le système socio-économique des plantations de canne à sucre, Kadooment marquait un temps de répit et de défoulement accordé aux esclaves à la fin de la récolte (d’où sa tenue en été). Les tambours et la musique, interdits à l’époque de l’esclavage car seul mode de communication commune entre esclaves parlant des langues différentes, étaient enfin autorisés. Et par le wukkup, (la fameuse danse à connotation sexuelle) les esclaves célébraient la fertilité, la victoire de la vie contre la mise à mort quotidienne de leur l’identité et leur liberté.

Traditions, commémoration, plaisir, défoulement, Il ne nous reste plus qu’à tester ensemble ce cocktail de traditions et d’émotions la prochaine fois !

 

*Soca : Genre musical caribéen . Version accélérée du calypso.

**Calypso: style de musique de carnaval des Caraïbes pour chansons à textes généralement satiriques

***Bajan : Adjectif ou substantif désigant l'appartenance à la Barbade

 

Jihane Sfeir

9 août 2020

 

Crop Over

There’s a time every year when Barbados isn’t quite itself. Between June and August, after all the sugar cane has been harvested, Crop Over ushers in several weeks of no-holds-barred exuberance. There is no limit to the amount of music, dancing, fetes, drinking, costumes or casual affairs one might indulge in. Call it a warmup for the big day – the island’s well-known Carnival, which takes place on the first Monday in August. Hidden inside those events is a trove of historical and cultural information.

Beginning in July, the whole island is abuzz. Drums (normally forbidden) and dancers take over the streets. Little girls rehearse their choreography to the rhythm of a soca* song in the shade of a tall mahogany tree. Seniors attending gym classes on Miami Beach focus on perfecting their pelvic twists. Fetes last all evening and late into the night, whether revellers are dancing barefoot under the coconut trees or on a 5-star cruise boat. Everywhere you go, people are discussing costumes or new songs entered in competitions, or wondering whether Rihanna will make an appearance.

Here’s a crash course in terminology. You’ll need it to avoid any embarrassment when answering certain questions.

“Are you jumping this year?” What they want to know is if you’ll be wearing a costume and taking part in the parade. Not if you’ve taken up rope skipping.

“Which tent is your favorite?” has nothing to do with camping. Tents are where finalists for this year’s best calypso** songs will be nominated at the conclusion of parties and music competitions.

Do you wukkup?” Think twice before replying. You may be a natural on the dance floor but not everyone is uninhibited enough to move their hips Caribbean style…

Do you want to join me for Emancipation Day?” Did you think the FEMEN were going to demonstrate? That day is a tribute to enslaved ancestors and to the abolition of slavery.

And what magic word is on everyone’s mind, young or old? Kadooment! No one will even bother explaining it to you. It’s a given to Bajans*** that you know it refers to the big event taking place on the first Monday in August: the costume parade, or Carnival.

If you’re worried that a few feathers on your head and body won’t protect you from the blazing sun on the big day, then Foreday Morning is your thing! This overnight Carnival takes place between the Friday evening and Saturday morning before Kadooment. You’ll be expected to smear yourself with paint and mud. I can tell you’re already raising your eyebrows in horror, but until I had actually tried it, I had no idea what fun it was!

Unsuspecting Westerners may have a hard time taking in this unbridled outburst of music, partying, dressing up and sheer provocation. The feathery, scanty costumes worn by dancers in parades can cost up to US$2,000; the more skin is exposed, the higher the price! Calypso lyrics are meant as political and social satire but also ooze with sexual innuendos. However, what really does it is the special carnival dancing. Wukkup, or Wining, takes ‘dirty dancing’ to such heights that first-time onlookers may feel incredulous or even uncomfortable if they’re strangers to Caribbean culture.

That’s not all. Crop Over is also a kaleidoscope of local artistic expression – sculptures, paintings, jewellery, costumes, as well as religious processions with prayers, chants and incantations celebrating the African roots of the inhabitants and the memory of their enslaved ancestors.

In short, beyond their celebratory nature, these events are the ultimate expression of the complexity and syncretism of Barbadian culture. In Christian tradition, Carnival gave populations a few days to indulge in excesses before Lent brought on its restrictions. In the socio-economic construct of sugar cane plantations, a time was set each summer for slaves to rest and let off steam when harvest concluded.

Drums and music, which were normally forbidden as the sole means of communication between slaves speaking different languages, were temporarily allowed. Through wukkup and its openly sexual connotation, slaves celebrated fertility and the triumph of life over the daily slaughtering of their identity and freedom.

I’m hoping you’ll join me in experimenting this mix of tradition, commemoration, emotions and unbridled fun in the next issue!

 

*Soca: Caribbean musical genre, similar to calypso but with a faster tempo.

**Calypso: Folk songs from the Caribbean with witty and satirical texts.

***Bajans: a name Barbadian people call themselves.

 

Translated by Edna Setton
August 9, 2020

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