Foreday morning

carnaval

Vendredi 3 août 2019. Ce soir, c’est Foreday Morning, le carnaval de nuit qui précède Kadooment**. J’ai beau me vanter d’avoir enfin compris en quoi consistent les célébrations de Crop Over*, en réalité, je ne sais pas toujours comment y prendre part, d’autant plus que mes proches amis Bajan*** se sont lassés de ces rituels.

C’est dans le bus que tout se joue, le matin même. Sans vergogne je m’incruste dans une conversation concernant Foreday morning entre un couple de locaux et Spela, une jeune Européenne qu’ils viennent de rencontrer. Quelques arrêts de bus plus loin, j’ai un plan pour ce soir ! Rendez-vous pris pour 1h du matin. Les instructions sont claires : pochette en plastique pour les sous et le téléphone ; habits et chaussures « pas dommage » comme on dit en Suisse. Des habits prêts à être jetés ? D’accord, mais pas question que je me salisse ! C’est ce que je crois…

A l’heure dite, je retrouve mes nouveaux amis. Spela et moi, en novices que nous sommes, suivons Gail, notre guide locale improvisée, sans comprendre encore en quoi consiste la fête. Soudain, les premières bandes commencent à arriver, annoncées par de la musique à tue-tête. Tshirts déchirés ou costumes artisanaux, corps enduits de peinture, on est loin des costumes glamour de Kadooment. Tous sont armés de seaux de peinture, de bacs de boue et de grosses brosses. Je suis sur mes gardes : balancer un coup de brosse sur les spectateurs, c’est bien tentant…

Dans un premier temps j’observe cette foule bigarrée et déchaînée qui a l’air de bien s’amuser. Et voilà qu’un carnavalier s’approche de nous l’air coquin, sa brosse à la main. Ça y est, l’attaque redoutée arrive ! Mais non. Il ignore les touristes que nous sommes, Spela et moi, et se tourne vers Gail. Avec le sourire, Gail se laisse enduire la jambe de peinture bleue. Alors ça, je ne comprends pas ! Plus tard, une femme déguisée en arbre s’approche à son tour. Cette fois c’est Spela qui se laisse faire et qui s’en sort avec le cou et les épaules peints aux couleurs de la Barbade. Elle a l’air ravie ! Une petite voix en moi commence à se faire entendre : « Pourquoi es-tu si coincée ? Pourquoi n’es-tu pas capable de te prêter au jeu ? » Allez, je me lance ! « Madame, je veux bien une petite bande verte sur le bras ». Enhardie par ce premier pas, peu à peu je me lâche. Tout d’un coup la fête prend une autre dimension. De spectatrice, je rentre dans le jeu, sans plus me soucier des apparences ou des conventions.

Entre Spela, Gail et moi, c’est à qui mieux mieux. Un peu de rouge par ci, s’il vous plaît, du bleu par là. « Essaie la boue » me dit Spela, « c’est froid, ça rafraîchit ! » Plus ça va, plus on en redemande, plus on rit. Lâcher-prise total pour ce jeu de gamins dont je commence à comprendre les règles : pas d’attaque, pas de geste déplacé, pas d’agressivité. Comme pour les séquences de wukkup*** qui se déroulent sous mes yeux, tout est fondé sur le consentement et le respect : pas question d’imposer à l’autre un coup de brosse ou de hanche non sollicité.

A l’aube, nous voici transformées en tableaux d’art moderne. Vite, des paparazzi s’il vous plaît ! Partout des rires, de la joie, de la bonne humeur. La parade commence à se défaire. Mais la fête n’est pas finie pour nous. Vers 6h du matin Gail nous emmène à la recherche d’un café ouvert. Personne ne s’étonne de nous voir arriver ainsi peinturlurées. Ensuite, direction… la plage. Après nous être frottés de sable pour enlever le gros de la peinture, nous nous jetons dans la mer bleue des Caraïbes pour laisser les vagues faire le reste, sous les premiers rayons de soleil. Suis-je en train de rêver ?

A 8h du matin je rentre chez moi, grisée par cette double expérience de lâcher-prise et d’amitié de la part d’une inconnue (devenue, depuis, une très bonne amie). Comme beaucoup d’autres Bajans avant elle, Gail m’a prouvé qu’à la Barbade, « Etranger » ne rime pas avec « Danger ». Quant à mon « Journal qui fait du bien », finalement il a bien tenu sa promesse : Oui, la vie peut être belle…

* Kadooment : Carnaval de la Barbade. (Voir article précédent « Crop Over)
** Crop Over :  Festivités marquant la fin de la récolte de la canne à sucre

*** Wukkup :    Danse des Caraïbes très suggestive
*** Bajan :       Adjectif ou substantif désignant l'appartenance à la Barbade

 

Jihane Sfeir
20 septembre 2020

 

Foreday Morning

It’s 2019, Friday, August 3. Foreday Morning, the nightly mini-carnival anticipating next Monday’s Kadooment**, is taking place this evening. And while I go around acting like I understand Crop Over* festivities, I’m still not sure how to be a part of them. My close Bajan*** friends are no longer keen on those rituals, so I’m on my own.

It all starts during the bus ride earlier in the morning. Overhearing a conversation about Foreday Morning between a local couple and a young European girl, I invite myself in. Her name is Spela and they’ve just met. A few bus stops later, I’ve got my marching orders. I’m to wear my cheapest clothes and shoes, carry my phone and cash in a plastic pouch, and show up at 1 a.m. Fine, I’ll wear stuff that’s fit for the trash, but I’m definitely not getting dirty. At least that’s the plan.

It’s time. Spela and I have no idea what to expect but we obediently follow our new friends, with Gail as our mentor. Suddenly, here come the first groups, preceded by blaring music. Their ripped shirts, homemade outfits and paintsmeared bodies are a far cry from the glitzy Kadooment attire. And I’m sure those paint buckets, mud bins and oversize brushes can only be meant for me and other spectators, so I’m on my guard.

At first we marvel at the display of unbridled fun rising from the colorful crowd, when one of the revellers, grinning mischievously, suddenly breaks ranks and makes a beeline for us, armed with a brush. That’s it, the dreaded assault is about to happen: it’s a given Spela and I – the conspicuous tourists - are his designated targets. But wait: he walks up to Gail! She smiles quietly as he smears her leg with blue paint. I’m staring in disbelief! Minutes later, it’s Spela’s turn! She surrenders willingly to a woman dressed as a tree and allows her to cover her neck and shoulders with the national colors of Barbados. Spela looks positively delighted! I can hear a small voice nagging inside me: “Can’t you let your hair down a little? Can’t you just join in?” Fine, I’ll give it a try. “Hi, Ma’am, can I get a green stripe on my arm?” After that first step, I feel emboldened and more inclined to let go. And after a while, the celebration takes on a whole new dimension, as I morph from spectator to actor and forget about appearances and social boundaries.

Gail, Spela and I are now competing for attention. “Gimme a touch of blue, please! Oh, great, I want that red!” “Try the mud”, Spela tells me, “it feels nice and cool!” And so on. More paint, more laughter, more fun. Letting go is the name of this game, and the rules are now clear to me: no assaults, no inappropriate or aggressive gestures. The same goes for the wukkup*** dancing: it’s all about consent and mutual respect. No need to worry about unwanted hip shakes or paint splatters.

Where are paparazzi when you need them??? By daybreak, we have all turned into works of contemporary art. Everywhere you look, people are laughing and looking cheerful. The parade is starting to wind down but we’re still in a partying mood. Gail finds an open café where no one seems surprised to see brightly colored aliens walk in. Then it’s… beach time! We rub ourselves with sand to strip most of the paint, then dive into the blue Caribbean Sea as the sun rises and let the waves do their cleaning.

When I get home at 8 a.m., I’m still on a blissful high from letting go completely and being befriended by a total stranger. Needless to say, she is now a close friend. Like so many Bajans**** before her, Gail has shown me yet again that in Barbados, ‘stranger’ needn’t rhyme with ‘danger’.

Did my ‘Feelgood Newsletter’ do the trick for me this time? Absolutely. Life can be wonderful..

 

*Kadooment: A Carnival held in Barbados at the end of Crop Over (see previous issue, Crop Over)
**Crop Over: 2-month celebrations marking the end of the sugar cane season
*** Wukkup : Sensual Caribbean type of dance
**** Bajans : a name Barbadian people call themselves.

 

Translated by Edna Setton
September 24, 2020

 

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