"BLACK" à la Martinique

 

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Enfin une bonne occasion de visiter une autre île des Caraïbes, la Martinique, où je suis invitée par une amie martiniquaise de Paris qui va y passer des vacances dans sa famille. Je décide de réserver la surprise à ma copine et de ne pas lui dire que je viens de me faire poser des tresses africaines à la Barbade. Changement de look total !

A l’aéroport de Fort de France, déception : mon look d’Africaine avec mes tresses et ma peau encore plus bronzée que d’habitude ne suscite qu’un bref commentaire de la part de ma copine !

Bien accueillie par mes hôtes, une charmante famille de Békés ( les Blancs de la Martinique, descendants des premiers colons européens ), je réalise rapidement que l’environnement dans lequel je vais passer cette semaine de vacances n’a rien à voir avec celui dans lequel je baigne à la Barbade. Je sens comme un malaise dont je n’arrive pas à comprendre la raison mais je me réjouis malgré tout du dépaysement. « Chouette ! Je vais pouvoir compléter mon étude sociologique des Caraïbes et apprendre ce que les Blancs pensent de l’esclavage, de la question des réparations dues aux descendants des esclaves… ».

« Chouette » pour moi peut-être, mais pas pour mes hôtes qui ne s’attendaient pas à voir débarquer chez eux une métisse caribéenne. Même pas prévenus par mon amie, puisqu’elle ne s’attendait pas à mon nouveau look ! Et c’est ainsi que le titre du deuxième chapitre de mon étude sociologique s’impose à moi comme une révélation: chez les Békés, on n’a pas l’habitude de recevoir des Blacks. On les aime beaucoup, mais on ne se mélange pas. C’est comme ça.

« Mais, attendez, il y a erreur : pourquoi ce malaise à mon égard ? Je ne suis pas Black! Même pas métisse, je vous assure ! Je suis simplement très bronzée. Et mes tresses, c’est des extensions. J’en porte pour la première fois de ma vie, croyez-moi ! D’ailleurs, ça fait horriblement mal et j’ai hâte de m’en débarrasser, de redevenir moi-même ! »

Plus je montre patte blanche ( tiens ! pourquoi « blanche » ??? ) plus je m’en veux de le faire : et si j’avais été vraiment métisse ? Ou même Black ? Cela justifierait-il que ma présence chez des Blancs soit jugée embarrassante ? Pourquoi mon pedigree a-t-il suffi à faire tomber la tension, alors que je suis la même qu’à mon arrivée ? Je ressens une profonde injustice, pour ne pas dire de la révolte.

Discrimination, stigmatisation, délit de faciès … . White à la Barbade, Black à La Martinique. Et dire que dans mon cas ce n’est qu’un jeu de rôle sans conséquences sur ma vie de tous les jours… .

Au bout de quelques jours je finis par gagner la confiance des Békés et même leur amitié. Ils me font part spontanément de leur point de vue sur l’esclavage et la question des réparations, point de vue qui n’est évidemment pas le même que celui de mes amis Blacks de la Barbade. Ils me décrivent leur bienveillance à l’égard de leurs compatriotes noirs et me racontent leurs efforts pour les faire profiter du patrimoine hérité de leurs ancêtres blancs. Mes hôtes me confient aussi leurs peurs en tant que minorité, peur justifiée par des actes de violence raciale contre eux. Je comprends alors que « tout n’est pas noir ou blanc … » .

A mon départ, grandes effusions, promesses de retrouvailles à Paris (on ne savait pas encore que le coronavirus allait rendre de telles promesses caduques…) . Il n’empêche, de retour à la Barbade, je suis soulagée de me retrouver « parmi les miens », de me fondre dans la foule grâce à mes tresses africaines et ma peau de métisse.


Jihane Sfeir
6 mai 2020

BLACK in Martinique

I’m finally about to discover a second Caribbean island! A friend from Paris is off to see her family in Martinique and has asked me to join her there. I bet she’ll gasp with surprise when she sees the drastic transformation I just underwent in Barbados: thin black braids are tumbling down my back.

Fort-de-France Airport. My friend barely mentions my African-style braids or my heavily tanned skin. Oh well.

My hosts are a Béké family (a Béké is a descendant of early white French settlers). In spite of their gracious welcome, I soon sense that the mood on this week-long vacation will feel quite different from what it’s been in Barbados. Something feels slightly off, and I can’t quite define it. Never mind, I look forward to the novelty. “This is great! I can use this for my sociological study of the Caribbean and find out how white people in Martinique feel about enslavement. Or about the reparations issue or any "compensation owed to the descendants of enslaved persons.”

Not so great for my hosts, it would seem. They never expected a Caribbean mixed-race guest. And how would they, since I hadn’t told my friend about my new appearance! So much, too, for what I had envisioned for Chapter Two of my sociological study. Békés, you see, usually don’t have black people over as guests. Oh, they are fond of them, but to each his own. That’s just the way it is.

“Hey, wait, you’re mistaken! Why do I make you uncomfortable? I’m NOT black. Not even part black, honest! I’m just very, very tanned, and those braids are hair extensions, and I have never had them before, and besides, they hurt so much, I can’t wait to get rid of them and look like my old self again!”

The more I emphasize my white credentials, the worse I feel: what if I really had black ancestry? Would it make it okay for my white hosts to be annoyed by my presence? Why did any tension evaporate the minute my whiteness was revealed? It isn’t just unfair, it feels outrageous.

Discrimination, stigmatization, racial profiling. White in Barbados, Black in Martinique. Lucky me: in my case, it’s just role-playing and has no bearing on my day-to-day existence.

A few days later, I feel the Békés have learned to trust me and like me. They spontaneously open up about slavery and the reparations issue. My black friends in Barbados, evidently, wouldn’t agree with their point of view. My hosts tell me how well-disposed they are towards their black compatriots and how hard they try to make them benefit from their white ancestors’ heritage. They also reveal that they feel threatened as a minority - quite justifiably, it turns out, as they have experienced racially motivated violence. That’s when I realize that all is not simply black or white.

It’s time for good-byes and outpourings of emotion. “Let’s get together in Paris”, we promise, not knowing that some sneaky virus will get in the way...”. Back in Barbados, however, I feel so relieved to feel at home again with “my” crowd and to go unnoticed thanks to my mulatto skin and my long black braids.

 

Translated by Edna Setton

May 6, 2020

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